Nous l’avons évoqué dans notre premier article : le paradoxe de l’accès à information est crucial :
- Comment peser une information et sa virtualité de relation avec d’autres informations utiles sans un principe de repérage préalable ?
- Mais à l’inverse, comment élaborer un repérage pertinent avant d’avoir parcouru tout le champ des informations possibles ? Or ce champ s’étend de façon littéralement exponentielle.
Autrement dit la valeur d’une information dépend de la fonction d’utilité qui préside à sa recherche ; mais cette fonction d’utilité dépend aujourd’hui des combinatoires virtuelles d’informations, que nous ne pouvons connaître à priori. Où donc naît la valeur ? Quand naît-elle ? Seule la mise en système de l’information la rend exploitable. Ce qui en fait une problématique nouvelle de véritable « renseignement ».
Une problématique de renseignement
Jusqu’à une période relativement récente, la difficulté du Renseignement résidait essentiellement dans le premier point, c’est à dire la connaissance de données et d’informations que les autres ne possédaient pas, en tous cas pas avant nous ; ou sur l’acquisition de données ou d’informations – parfois par des agissements illégaux ou guerriers – que les autres possédaient, mais qui nous étaient dissimulées. La « guerre secrète » portait d’abord sur les données. L’information était rare et protégée ; toute information était par conséquent la bienvenue. Le champ d’exploitation était de dimension raisonnable.
La problématique s’est inversée. Aujourd’hui, en effet, l’information est surabondante, et les données confidentielles de plus en plus difficiles à protéger. C’est l’époque de l’intelligence économique. Ce n’est plus la possession des données qui est l’enjeu majeur, c’est leur taxinomie et leur exploitation. La majorité des informations – pour peu que l’on sache s’y prendre – se trouvent sur des sources ouvertes. La difficulté n’est plus d’obtenir une information aux dépends des autres, mais plutôt de la dégager, avec plus de rapidité et de clairvoyance que les autres, de la masse gigantesque des informations à disposition.
La « valeur » d’une information
La valeur d’une information peut prendre des formes extrêmement variées et ses implications ne sont pas toujours aisées à mesurer. Etymologiquement, la notion est très riche et d’une grande extension : l’efficacité, la puissance, la vigueur, l’influence, la force, le sens et la signification, la comparaison monétaire (justement nommée : contre-valeur) ne venant qu’en dernier. Dans toutes ces acceptions, complémentaires et non opposées, la problématique de la valeur se dégage comme « la signification que l’on attribue au sens d’une chose ». Cette assertion mérite quelques explications. Ce qu’on appelle le « sens » se rapporte en effet à une caractéristique réelle, intrinsèque à la chose considérée. La « signification », quant à elle, ramène ce sens à une appréciation extrinsèque et subjective, dans un endroit de l’espace et à un moment donné du temps, par le fait qu’un individu ou un groupe a besoin de « se représenter » cette chose.
Pas de « valeur » sans système…
Il ne peut se la représenter qu’en l’intégrant à un « système de représentations » déjà existant, au sein duquel elle doit trouver une place ; sa signification se construit, notamment, par la manière déterminante et dynamique dont elle est reliée à toutes les autres (et non pas considérée isolément). La difficulté ou l’impossibilité à établir de tels liens peut d’ailleurs faire naître des contradictions que l’individu ou le groupe ne parvient pas toujours à résoudre de façon satisfaisante. Comme on le voit, il s’agit ici d’une problématique strictement systémique. Tout système de représentations induit un système de significations : un « système de valeurs ».
La valeur existante… et la « création de valeur »
Ces précisions philosophiques un peu délicates sont néanmoins très importantes, car la confusion du sens et de la signification peut s’avérer extrêmement néfaste dans le rapport à l’information. En effet, par le réductionnisme qu’elle porte en germe – tout système rationnel a tendance à se clore –, elle interdit rapidement de prendre le recul et le champ que l’ouverture et la souplesse de intelligence requiert. On ne traite alors les informations ou les évènements, à son insu, qu’avec l’acquis que le système a accepté et validé, tel un corpus de certitudes et d’évidences. Une incompatibilité à priori avec le système engendre un rejet à priori. C’est à dire que tout acteur a tendance à perdre la conscience des déterminations systémiques d’une valeur ; il croit apprécier directement le sens réel – voire exclusif – des choses, là ou un simple changement de perspective systémique aurait pu lui faire découvrir d’autres possibilités nouvelles. Et tel est bien l’un des enjeux du knowledge management, en tant que moteur de développement.
Conclusion
Attribuer de la valeur à une information peut donc être plus complexe qu’il y paraît au premier abord. Il est nécessaire de bien comprendre, dans un premier temps, ces deux points : tout d’abord que cette « valeur » naît d’une mise en rapport entre plusieurs éléments, de quelques natures qu’ils soient ; ensuite, que c’est la manière de « mettre en rapport » qui ouvre – ou au contraire occulte – le sens profond des informations, des réalités, des évènements, des personnes… etc. L’analyse, la délibération et le choix des rapports effectués – par conséquent la possibilité d’en maîtriser une méthodologie – devient donc un élément authentiquement stratégique.